Amartya Sen a transformé l’économie du bien-être en demandant non seulement quelles ressources une personne possède, mais ce qu’elle est réellement capable d’être et de faire. Cette approche des « capabilités » relie mesure de la pauvreté, justice sociale et libertés politiques.[1][2]
Sa pensée politique
L’État et la société
Une même quantité de revenu ne produit pas les mêmes possibilités pour une personne handicapée, malade, discriminée ou vivant dans un territoire dépourvu de services. Sen évalue donc l’avantage par l’ensemble des fonctionnements accessibles : se nourrir, apprendre, se déplacer, participer à la vie collective ou choisir son mode de vie.[2][3]
Cette méthode ne fournit pas une liste politique fermée ni une formule unique de société juste. Elle exige une comparaison publique des injustices concrètes, attentive aux contextes et aux voix des personnes concernées. Dans L’Idée de justice, Sen préfère réduire des injustices manifestes plutôt que déduire toutes les institutions d’un modèle parfaitement juste.[4]
Économie et propriété
Sen reconnaît aux marchés une valeur instrumentale et parfois une dimension de liberté d’échange. Mais un marché ne suffit pas à produire les capacités nécessaires à son usage : santé, instruction, nutrition, protection sociale et accès à l’information requièrent souvent une action collective.[3]
Son étude des famines montre qu’elles peuvent survenir sans pénurie globale de nourriture lorsque certains groupes perdent leurs droits d’accès au revenu et aux biens. La politique économique doit donc observer les « droits d’échange » et les institutions de secours plutôt que la seule quantité produite.[1]
Liberté, autorité et justice
Pour Sen, les libertés politiques sont à la fois des fins et des moyens du développement. La presse, l’opposition et les élections permettent aux citoyens d’alerter, de critiquer et de contraindre les gouvernants. Sa thèse selon laquelle aucune famine majeure ne s’est produite dans une démocratie fonctionnelle dotée d’une presse libre illustre ce lien entre responsabilité publique et sécurité matérielle.[1][3]
La liberté ne se réduit donc ni à l’absence d’interdiction ni à la satisfaction mesurée. Une personne peut s’adapter à une privation et déclarer peu d’attentes ; l’évaluation doit néanmoins examiner les possibilités qu’elle possède effectivement. Cette exigence fonde une conception substantielle, mais pluraliste, de l’autonomie.[2]
Son influence et les principales critiques
L’approche par les capabilités a influencé l’économie du développement et l’indice de développement humain des Nations unies. Elle a aussi déplacé les débats sur l’égalité vers la santé, l’éducation, le genre et la participation.[1][2]
Ses critiques lui reprochent de ne pas fixer une liste universelle de capabilités ni une procédure suffisamment précise pour arbitrer entre elles. Sen assume en partie cette ouverture : la sélection doit rester soumise au raisonnement public plutôt qu’être imposée une fois pour toutes par le philosophe.[2][4]
