Antonio Gramsci participe à la fondation du Parti communiste d’Italie avant d’être emprisonné par le régime fasciste en 1926. Les Cahiers de prison, rédigés sous surveillance jusqu’à la dégradation de sa santé, renouvellent le marxisme en étudiant la culture, l’éducation, les intellectuels et les institutions de la société civile.[1][2]
Sa pensée politique
L’État et la société
Gramsci élargit la notion d’État. La domination ne repose pas uniquement sur la police, la justice ou l’armée : elle tient aussi au consentement organisé dans les écoles, les Églises, les journaux, les associations et les habitudes intellectuelles. La « société politique » et la « société civile » forment ainsi un ensemble où coercition et direction morale se renforcent.[1][3]
L’hégémonie ne signifie donc pas une simple manipulation culturelle. Une classe dirigeante devient hégémonique lorsqu’elle présente ses intérêts comme un projet commun, construit des alliances et fait partager une certaine représentation du monde. Les groupes subalternes doivent élaborer leur propre culture politique et leurs propres institutions pour devenir capables de gouverner.[1]
Économie et propriété
Gramsci demeure marxiste : les rapports de production et la propriété capitaliste structurent les conflits sociaux. Mais il refuse un économisme selon lequel la crise du capitalisme produirait automatiquement la révolution. Les forces économiques n’acquièrent un sens politique qu’à travers l’organisation, les idées et la formation d’une volonté collective.[1][3]
Son expérience des conseils d’usine turinois nourrit l’idée que les travailleurs ne doivent pas seulement obtenir des concessions salariales, mais acquérir une capacité d’organisation et de direction de la production. La transformation socialiste engage ainsi le pouvoir économique autant que la création d’une nouvelle culture civique.[2]
Liberté, autorité et justice
Dans les sociétés occidentales dotées d’une société civile dense, la prise soudaine de l’appareil d’État ne suffit pas. Gramsci oppose à la « guerre de mouvement » une « guerre de position » : un travail prolongé d’organisation, d’éducation et de coalition précède la conquête durable du pouvoir.[1][3]
Il attribue aux intellectuels une fonction sociale plutôt qu’un statut de caste. Chaque groupe produit des « intellectuels organiques » capables de formuler son expérience et d’organiser son action. L’émancipation suppose donc l’accès des classes subalternes au savoir, à la parole et à la construction de leurs propres dirigeants.[1]
Cette théorie ne constitue pas pour autant un libéralisme des droits individuels. Gramsci reste engagé dans une stratégie communiste, valorise la discipline politique et pense la liberté à travers une transformation collective des rapports sociaux. L’équilibre entre pluralisme, parti et hégémonie demeure l’un des points disputés de son héritage.
Son influence et les principales critiques
Les notions d’hégémonie, de bloc historique, d’intellectuel organique et de guerre de position ont irrigué la sociologie, les études culturelles et les stratégies politiques bien au-delà du communisme italien. Elles permettent d’expliquer pourquoi un ordre social peut être stable sans recourir constamment à la force.[1]
La diffusion du terme « hégémonie culturelle » l’a aussi simplifié : Gramsci n’a pas proposé une recette autonome de conquête des médias détachée des classes, de l’économie et de l’organisation. Les interprétations divergent enfin sur sa fidélité au léninisme et sur la place réelle qu’une société transformée laisserait au conflit et au pluralisme.
